Bernard Delmas (M.78)
Road trip au Japon

Tokyo. Bernard a réussi la prouesse de pleinement s’intégrer au Japon, à ses coutumes, à sa vie et il s’y fond comme un poisson dans l’eau. S’il est l’homme de deux pays (vous pourrez deviner à son accent chantant que l’homme est un fier sudiste), il ne l’est que d’une seule entreprise, Michelin, au sein de laquelle il a fait toute sa carrière, parlant avec fierté de ses produits et de leurs succès dans le pays du soleil levant. Une carrière “à l’ancienne” n’est est pas moins variée et enrichissante, comme vous pourrez le constater.

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HU: Bonjour Bernard. La tradition veut que nous commencions par la portrait chinois. Donc si tu étais une couleur ?

B : Je serais rouge.

HU : Un animal ?

B : Probablement un chien.

HU : Un plat ?

B : Un plat de sushis, parce que je suis depuis longtemps au Japon.

HU : Une chanson ?

B : Le temps des cerises.

HU : Un film ?

B : J’ai revu Lost in Translation ce week-end car il parle d’un thème qu’on va aborder, celui du décalage culturel qui existe entre l’Occident et le Japon.

HU : Un péché ?

B : La gourmandise.

HU : Un objet ?

B : Un livre.

HU : Un sport ou un jeu ?

B : J’ai beaucoup fait de ski, de tennis et de golf mais je vais choisir le jeu de go. C’est un jeu chinois, mais qui est très pratiqué au Japon et en Corée et que je pratique depuis 30 ans.

HU : Un livre ?

B : Je suis en train de lire le dernier Thomas Picketty mais je vais choisir les livres illustrés et calligraphiés sur le Japon. Ils ont été faits à partir du 17e-18e siècle et c’est un de mes hobbies, je les collectionne.

HU : Un (super)héros ?

B : Galaup de la Pérouse. C’est un grand voyageur né à Albi, là où je suis né et qui est venu au Japon. L’esturaire entre Hokkaido et Sakhaline s’appelle d’ailleurs Galaup de la Pérouse. Il n’a pas terminé son voyage car les deux bateaux ont coulé dans un énorme typhon dans le sud du Pacifique. Il animé les rêves de mon enfance. Il y a un musée à Albi et je vivais non loin de là où est né ce navigateur. Bien des années après ma naissance, j’ai découvert qu’il était passé par le Japon, où je vis maintenant. Il n’est pas très connu des japonais mais il est très connu en Occident et je peux vous raconter deux anecdotes à son sujet.

Sur l’échafaud, Louis XVI, juste avant de se faire raccourcir a demandé : « Où est Monsieur de la Pérouse ? » car on n’avait pas de nouvelles de son voyage. Personne n’a pu lui répondre et la tête a été coupée.

L’autre anecdote, encore plus intéressante à son sujet, c’est que Gallaup de la Pérouse, officier de Marine très talentueux qui avait fait la guerre aux Anglais autour de la planète, lorsqu’il a constitué son équipe pour ce grand voyage à Brest, a refusé un certain Napoléon Bonaparte. Ce dernier avait 15 ans et on lit dans les registres que Galaup de la Pérouse l’a rejeté en raison de son fort caractère. Si Napoléon avait été accepté, il serait sans doute mort dans ces typhons, au milieu du Pacifique et ne serais jamais devenu Premier Consul puis Empereur. Comme quoi, l’Histoire tient parfois à peu de choses !

HU : Choix très original de (super)héros !

On arrive maintenant au challenge de notre interview : peux-tu essayer de résumer tout ton parcours professionnel en seulement 30 secondes ?

B : J’ai fait les Mines de Nancy avec une spécialité en physique des matériaux. Comme je désirais mieux comprendre le monde économique et celui de l’entreprise, j’ai rejoint ce qui s’appelait à l’époque l’ISA, le MBA d’HEC. J’y ai fait un échange avec Getulio Vargas au Brésil avant de rentrer en France, chez Michelin, pour une carrière qui s’est passée entre le siège à Clermont-Ferrand et le Japon. On va dire l’Asie, car j’ai eu beaucoup de responsabilités sur l’ensemble du territoire asiatique, mais toujours centré au Japon, où j’ai fait 3 séjours. Le 3e a commencé en 2007, avec des responsabilités locales ainsi que sur un certain nombre de projets transversaux pour le groupe. Enfin, je suis également responsable de la Chambre de Commerce et de l’Industrie Française au Japon depuis 6 ans.

“En 1985, on m’a demandé de partir au Japon pour m’occuper d’études de marché, d’études de besoin des clients et de l’animation du processus de développement des produits au Japon. Beaucoup de mots pour dire marketing !”

HU : Rentrons un peu dans le détail de ta carrière chez Michelin maintenant. Raconte nous l’histoire de ton parcours.

B : Je suis rentré chez Michelin après mon MBA à HEC et mon intention était de repartir à l’étranger et d’aller vers des postes de marketing, qui était encore un gros mot à l’époque. Michelin m’a cependant invité à commencer à exercer au siège dans le domaine technique, ce que j’ai fait ! (rires)

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J’ai donc commencé par carrière à Clermont-Ferrand dans des fonctions relatives au développement des produits entre le monde de la recherche et le monde industriel.

HU : Tu n’étais pas trop déçu ?

B : C’était une période passionnante car j’ai énormément appris techniquement en termes de savoir faire et d’ingénierie de la pneumatique. C’était une période très intense de ma vie d’ingénieur que je n’ai retrouvée qu’à quelques occasions dans ma carrière.

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Siège social de Michelin à Clermont-Ferrand

Je donne d’ailleurs comme conseil aux ingénieurs de ne pas manquer d’exercer dans le monde technique, surtout au début de leur carrière. C’est une chance énorme de comprendre ce qu’est un produit et bien rentrer dans le cœur d’une entreprise. J’ai eu cette chance là et je remercie ceux qui m’ont conseillé de le faire car c’est un atout qui m’a servi dans tout le reste de ma carrière.

HU : Que s’est-il passé après ?

B : En 1985, après deux années passées en RH à faire la promotion de Michelin dans les écoles et les universités françaises, on m’a demandé de partir au Japon pour m’occuper d’études de marché, d’études de besoin des clients et de l’animation du processus de développement des produits au Japon. Beaucoup de mots pour dire marketing ! (rires)

Chez Michelin, la satisfaction du client est au cœur de nos préoccupations et j’avais pour mission de comprendre les marchés asiatiques : Japon, Corée et Thaïlande, pays dans lesquels Michelin était en train de s’implanter.

HU : Cette fois, cela correspondait exactement à ce que tu voulais faire à l’origine.

B : Tout à fait. C’était une période de découvertes et de challenges car j’étais confronté aux immenses marchés asiatiques, à leur masse d’information et de contacts, le tout dans un monde culturel et linguistique complètement décalé et assez peu accessible. Produire des rapports, des présentations et de l’information pour nos centres de Recherche et Développement n’était pas simple mais je m’y suis attelé au cours de ce premier séjour au Japon de 1985 à 1992.

“Michelin au Japon aujourd’hui c’est 700 personnes, dont plus de 300 personnes en R&D. Le centre du Japon est le 3e plus gros centre de R&D du groupe après ceux de France et des Etats-Unis.”

HU : Tu es ensuite revenu en France ?

B : Oui, pour me renforcer dans le domaine technique pendant 3 ans. J’étais à l’interface entre marketing et technique en refaisant du développement technique, afin de repartir au Japon en 1995 pour démarrer les activités de R&D de Michelin au Japon. Il y avait donc une grande continuité dans la stratégie de Michelin en Asie et dans ma carrière, car on a misé sur moi pour implanter les activités technico-commerciales du groupe en Asie.

En 1996 j’ai aussi pris la responsabilité de la relation avec les constructeurs automobiles asiatiques, car ce sont très souvent les vecteurs de l’adaptation de nos produits.

Ce deuxième séjour au Japon a duré de 1995 à 2004.

HU : Tu es donc revenu en France en 2004 ?

B : Oui et je pensais que ce serait définitif car j’ai alors pris la responsabilité de la R&D du groupe en Europe. Mais en 2007, rebelote, on m’a demandé de revenir au Japon pour prendre la responsabilité de l’ensemble des opérations de Michelin au Japon et en Corée : R&D, relation avec les constructeurs automobiles et renforcement de notre présence auprès des consommateurs sur ces marchés.

HU : Peux-tu nous résumer les activités de Michelin dans ces pays aujourd’hui ?

B : L’activité de Michelin dans ces pays repose sur 3 piliers :

  • la R&D pour l’Asie ainsi que pour le groupe dans certains domaines.
  • Les relations avec les constructeurs automobiles (voitures, motos, camions), dont de nombreux noms vous sont sans doute familiers : Toyota, Honda, Yamaha… Ce sont des clients stratégiques que nous gérons du Japon pour les produits livrés dans le monde entier.
  • Les consommateurs de ces deux pays, deux pays aux économies mûres, vastes et très développées. Le Japon est ainsi la 3e économie mondiale et son grand marché intérieur a des attentes très élevées en terme de qualité de produit. Notre marque est aujourd’hui connue dans ces pays mais la satisfaction de ces consommateurs est un enjeu quotidien.

HU : Concrètement, que représente Michelin au Japon aujourd’hui.

B : Michelin au Japon aujourd’hui c’est 700 personnes, dont plus de 300 personnes en R&D. Le centre du Japon est le 3e plus gros centre de R&D du groupe après ceux de France et des Etats-Unis.

Nous avons aussi une équipe commerciale chargée des relations avec les constructeurs automobiles et qui assure la coordination mondiale du business avec ces constructeurs japonais. Ce sont de petites équipes très spécialisées.

Enfin, il y a des équipes marketing et commerciales chargées de répondre aux attentes des consommateurs, et qui entretiennent les réseaux de distribution assez complexes au Japon ! La question de la marque devient donc clé.

HU : Est ce pour cela que nous voyons le Guide Michelin posé sur la table à côté de nous ?

B : Tout à fait. Nous avons lancé le guide Michelin en 2007 et si cela peut paraître normal en France, c’était quelque chose de très inattendu ici au Japon. Il a cependant vite été reconnu car le guide, plus que centenaire et reconnu pour ses méthodes très particulières, a très vite été reconnu comme LE guide. Il a contribué à mettre en avant la gastronomie japonaise dans le monde entier et a vite été adopté par les consommateurs.

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Bernard pose fièrement avec le guide, en 2010, lorsque Tokyo est devenue la capitale mondiale des restaurants 3 étoiles

Le guide a été un énorme vecteur de développement de la marque au Japon. On me demande souvent quel est le lien entre Michelin « pneu » et Michelin « guide ». Je réponds alors que c’est une excellente question et cela me permet d’engager la discussion !

“De mes racines d’ingénieur, en passant par HEC où j’ai découvert ce qu’est le marketing, et chez Michelin qui m’a donné l’opportunité de venir au Japon, j’ai pu m’épanouir dans ce thème qui est le fil rouge de toute ma carrière : travailler sur les objets qui améliorent la vie des hommes.”

HU : Mais quel est donc le lien entre Michelin « pneu » et Michelin « guide » ?

B : Sans rentrer trop en détail dans l’histoire de Michelin, je vous dirai que Michelin, il y a plus de 100 ans, a crée un guide pour encourager les utilisateurs à conduire et pour promouvoir la mobilité… et donc ses pneus !

HU : Que représentent ces deux activités pour Michelin ?

B : Si on regarde les deux critères que sont le chiffre d’affaire d’une part et le nombre d’heures télé, clics sur internet ou pages dans les grands journaux d’autre part, il y a une opposition totale ! Le guide ne représente qu’une toute petite partie de nos activités, environ 1% de notre chiffre d’affaires. De l’autre côté, la moitié de ce qui est publié sur Michelin dans le monde concerne notre guide. Et au Japon probablement encore plus, entre les 2/3 et les 4/5.

C’est donc un vecteur de communication extraordinaire pour nous, qui s’autofinance ! Nous vendons les guides et il en existe une version digitale ! Depuis 2012 il existe un site en japonais et propose, en plus de la liste des restaurants, de réserver et d’obtenir des places de dernière minute en cas d’annulations.

Le guide nous sert donc à appuyer la notoriété de la marque.

HU : Nous voyons aussi que tu as apporté un trophée. Qu’est ce ?

B : C’est le trophée du Super GT championnat, une formule sur circuit terrain intermédiaire entre la F1 et l’endurance. Depuis 4 ans, Michelin est champion avec Nissan de cette compétition. Cette plaque commémorative est signée par les pilotes. Nous avons des programmes de compétition au Japon, où les compétitives automobiles et moto sont très développées. On a commencé à accompagner les constructeurs japonais de voitures de course il y a plus de 30 ans.

Michelin et la compétition automobile, c’est une vieille histoire. On raconte que, dans les premières courses de vélo, les détenteurs de pneus Michelin gagnaient à tous les coups car ces pneus, démontables, se changeaient bien plus vite que les autres. Si on traverse les âges maintenant, Michelin est encore très présent dans les courses automobiles et le pneu Radial est utilisé par Ferrari en F1 ou Porsche aux 24h du Mans.

Aller à tous ces championnats nous permet de nous comparer à nos concurrents et de montrer nos savoir faire aux professionnels et aux amateurs de sport automobiles. De plus, ces technologies utilisées pour les pneumatiques de sport automobile sont souvent déployées sur nos autres modèles. Enfin, notre participation à tous ces grands tournois est un autre vecteur de communication, cette fois beaucoup plus axé sur le contenu technique de nos produits.

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Bernard pose à côté de la voiture championne depuis plusieurs années et équipée de pneus Michelin

HU : Maintenant que nous en savons plus sur Michelin et ses activités au Japon, nous pouvons te poser une autre de nos questions favorites : qu’est ce qui te rend heureux d’aller au bureau le matin ?

B : De faire ce que j’aime, c’est à dire d’avoir un travail qui correspond à une de mes plus profondes convictions.

Je pense que dans le monde économique actuel, on parle beaucoup de digitalisation et de monde virtuel, mais il y a un monde réel qui est là et ce monde réel est fait d’objets. Ils vont certes être de plus en plus connectés, mais il reste une partie fonctionnelle dans laquelle le design joue un rôle clé. Je pense qu’il est très important de ne pas perdre cette recherche permanente: comment l’objet peut-il rendre service au consommateur et à la société. J’ai consacré toute ma carrière à cette recherche.

Qui plus est, faire ce métier au Japon, dans un pays qui a un souci du détail, une richesse de la vie collective et une exigence dans la recherche esthétique est absolument fascinant.

De mes racines d’ingénieur, en passant par HEC où j’ai découvert ce qu’est le marketing, et chez Michelin qui m’a donné l’opportunité de venir au Japon, j’ai pu m’épanouir dans ce thème qui est le fil rouge de toute ma carrière : travailler sur les objets qui améliorent la vie des hommes.

HU : Tu as abordé le thème des objets connectés, que l’on annonce comme la grande révolution des années à venir. Est ce déjà une problématique d’actualité pour Michelin ?

B : Bien sûr. Lorsqu’un objet n’est pas connecté, il est en quelque sorte passif et n’apporte que sa fonction. S’il est déjà un défi de faire un produit qui marche bien et qui répond aux attentes, le connecter démultiplie les possibilités. Il sera possible d’apporter en permanence de l’information à l’objet pour qu’il s’adapte et l’objet lui-même pourra donner de l’information. L’objet connecté est un nouveau paradigme exceptionnel dans lequel on est en train de rentrer. Alors je ne sais pas très bien où on va aller, mais…

HU : On y va !

B : On y va oui ! (rires) En tout cas, nous sommes en train de réfléchir, avec mes équipes de R&D, aux nouvelles possibilités que l’objet connecté apporte.

“Au Japon, il n’y a pas de conflit où en tout cas ils ne se matérialisent pas dans la vie courante et ils sont très structurés quand ils existent (vie politique, syndicats…)”

HU : Est ce que tu as déjà fait face à un choix difficile dans ta carrière, et si oui, qu’est ce que tu en as appris ?

B : Pas tant que ça ! J’ai fait ma carrière entre Clermont-Ferrand et Tokyo, une petit ville de province et la plus grande ville du monde, dans des pays qui ont des valeurs communes mais qui sont très éloignés.

Le dernier aller-retour n’était pas évident. J’étais revenu en 2004 pour reprendre la responsabilité des activités du groupe en R&D en Europe et il n’était pas du tout dit que je repartirais. En R&D, je pensais que ce cycle allait être plus long, ne serait-ce que pour suivre les processus d’innovation sur le long terme. Mon épouse, qui est japonaise, et moi étions donc revenus pour nous installer en France durablement, et nous étions bien installés. J’adorais ce que je faisais en R&D au siège et couper tout cela pour repartir au Japon, même si je connaissais le pays, n’était pas facile.

Mais finalement, cet appel des nouveaux défis au Japon et en Corée l’a emporté et me voici !

HU : Quelle est ta journée type ?

B : Beaucoup de coups de téléphones, beaucoup de contacts et beaucoup de meetings. (rires)

Le matin je passe des coups de téléphone à mes collègues de la Chambre de Commerce, c’est en général le moment où je les trouve, avant qu’ils arrivent au bureau. C’est pour ma casquette « Chambre de Commerce ».

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Le nez du Shinkansen

A mon arrivée au bureau le matin je vérifie avec mon assistante comment est programmé mon agenda. J’enchaîne avec des meetings avec mes équipes, même si j’essaye d’en éliminer un maximum. Je déjeune généralement avec des clients ou des collègues. L’après-midi je fais souvent des visites à l’extérieur. En fin d’après midi j’échange avec la France, en raison du décalage horaire et le soir je programme des dîners en lien avec la Chambre de Commerce.

Je me déplace aussi souvent hors de Tokyo pour aller voir des clients, à Nagoya, Hiroshima.. . J’aime voyager en Shinkansen, le TGV japonais, qui est très pratique. On peut parfaitement y travailler et il est très rapide, très calme et sans vibrations. C’est un peu mon bureau mouvant au Japon (rires).

HU : Il n’est pas trop compliqué d’échanger avec le reste du groupe à cause du Décalage horaire ?

B : Lorsque nous faisons des réunions avec la France et les Etats-Unis, elles ont généralement lieu le soir ici, à l’heure du déjeuner en France et très tôt le matin aux Etats-Unis. On retrouve ce cycle là d’échange par mails aussi, que je fais donc tôt le soir ou tôt le matin.

HU : Parlons un peu de Tokyo maintenant. Si nos calculs sont bons, tu y as passé à peu près 24 ans ce qui, dans un pays où il n’y a que 10,000 français, est énorme.

B : Notre communauté, qui vit à 90% à Tokyo, est en croissance cependant !

HU : Toi qui connaît très bien cette ville, peux-tu nous en parler ?

B : Tokyo est une ville incroyable, qui s’étale sur une distance énorme. Elle est majoritairement composée de petites maisons individuelles qui s’étalent dans toute la plaine du Kanto, absorbant dans cette mégalopole des villes comme Yokohama, Saitama ou Shiba.

Cependant, la mobilité a énormément progressé et l’on peut maintenant traverser la ville en même pas une heure grâce aux voies aériennes, sans aucun feu rouge. On ne peut pas imaginer cela ailleurs. Les transports en commun sont aussi très bien faits et l’on peut donc parfaitement s’y déplacer, malgré ses 37 millions d’habitants et son statut de plus grande ville du monde.

Finalement, Tokyo, c’est un ensemble de villages dans la ville.

“Au Japon, les gens entre 60 et 70 ans sont en pleine santé, ils sont libérés de leur travail et disposent d’un fort pouvoir d’achat. Ils deviennent donc de forts consommateurs dont le nombre augmente. Cette « silver economy » devient le cœur de la croissance économique.”

HU : Dans quels villages tu aimes aller le dimanche ?

B : Un peu tous. Il faut en changer. Je fais beaucoup de photographie et j’adore photographier Tokyo, ses habitants… C’est un moyen de voir l’évolution de cette ville, car Tokyo est une ville qui se reconstruit en permanence. Elle s’est reconstruite après le grand tremblement de terre, la Seconde Guerre Mondiale, et aujourd’hui encore ! À chaque fois que je revisite un quartier de Tokyo, il suffit d’un an pour qu’il ait totalement changé. Pas simplement une boutique ou un nouveau restaurant ! Ça change parce qu’en seulement un an les japonais peuvent avoir reconstruit une rue ou refait un bâtiment. J’adore me promener et m’émerveiller de voir cette ville en perpétuel renouvellement.

Il y a aussi beaucoup de parcs à Tokyo, dans lesquels il est très agréable de se promener. On y trouve quelques jardins à la française, des jardins japonais bien sûr, des temples religieux…

On peut donc passer sa vie à visiter et revisiter Tokyo. Mais comme j’y ai déjà passé de nombreuses années, j’essaye d’en sortir. J’aime partir tard le vendredi soir et rentrer tard le dimanche soir et aller découvrir les régions autour de Tokyo, pour être en contact avec la nature japonaise. Il est très intéressant de voir le contraste entre ces villes hypermodernes et une nature très sauvage. J’aime m’éloigner un peu de cette ville qui est très prenante et prendre un peu l’air à la nature !

HU : Mais imaginons que tu n’aies plus que 24 heures à vivre à Tokyo avant de ne plus jamais y retourner, que ferais-tu ?

B : J’irais marcher dans des parcs de Tokyo. Le Meiji Jingu, Le Shinjuku Gyoen, car ils sont magnifiques. C’est merveilleux. J’irais sans doute expérimenter un sushi de Tokyo, car il n’y a pas d’autre endroit au monde où on peut manger des sushis pareils. Enfin je me perdrais à Shibuya, dans les petites rues, avec leurs petites boutiques. C’est l’Asie: il y a des lumières partout, des gens partout et ce n’est pas quelque chose qu’on voit en France ou en Occident, ce côté grouillant et illuminé, surtout le soir. Me mélanger à tous ces japonais et faire partie de ce tout est un sentiment que j’aime beaucoup.

Il n’y a pas d’odeur dans Tokyo, c’est un pays sans odeur dans les rues, très propre, j’aime bien cela aussi.

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Le fameux carrefour de Shibuya

“Les japonais ont une exceptionnelle capacité de rebond. Rappelez-vous 2011. En moins de 5 ans, ils sont totalement sortis de Fukushima. Après la Seconde Guerre Mondiale et après les tremblements de terre, le Japon a toujours su rebondir. C’est un pays qui a une extraordinaire capacité de résilience.”

HU : Qu’est ce que tu aimes le plus chez les japonais ?

B : Leur sens de la vie en société. C’est un mélange de discipline et de respect de l’autre qui fait que l’on se sent en sécurité, mais aussi à l’aise. Il y a à la fois beaucoup de distance et de politesse mais on se sent accepté et respecté, donc à l’aise. Je me sens décontracté. Dès qu’on respecte les règles de vie, on se fait absorber car les contacts humains peuvent alors se créer, si on conserve de la réserve, de la délicatesse et de la gentillesse.

Je suis frappé par l’humanisme très fort qui en ressort, que je ne ressens pas dans les autres villes du monde, où la vie en société est souvent conflictuelle. Ici, il n’y a pas de conflit où en tout cas ils ne se matérialisent pas dans la vie courante et ils sont très structurés quand ils existent (vie politique, syndicats…)

Dans la vie de tous les jours, il y a vraiment une symbiose. Les japonais ont un geste pour cela (Bernard joint les mains au dessus de sa tête), le « Wa », le cercle. On est dans le cercle, on se met dans le cercle. Si vous êtes hors du cercle, vous ne comprendrez jamais rien au Japon, vous ne vous sentirez pas à l’aise et vous en repartirez déçu. Si vous rentrez dans le cercle et que vous faites cet effort d’apprendre un peu le japonais et de les écouter, de comprendre et d’observer, vous allez vous faire accepter petit à petit et vous allez prendre d’eux et c’est très appréciable car vous allez découvrir des choses fascinantes.

HU : En parlant du Japon de manière un petit peu plus large maintenant, quel est selon toi le plus challenge de ce pays ?

B : Le pays connaît une stagflation, voire même une déflation chronique depuis plus de 20 ans et qui a essayé pratiquement toutes les recettes pour en sortir, les dernières étant les fameuses flèches des « Abenomics ». Le défi du Japon c’est de faire face à une population qui est aujourd’hui en contraction depuis 2005 et en fort vieillissement.

C’est à mon avis à la fois le défi du Japon mais aussi ce qui fait son attractivité.

HU : Comment cela ?

B : Une population qui se contracte ne peut générer une économie qui croit, en tout cas pas le Japon, où le niveau de vie est très élevé. Il manque déjà de la main d’œuvre dans certains secteurs, comme le transport ou la construction, car le taux de chômage est très faible. Cela met beaucoup de pression sur l’économie. Qui plus est, l’immigration n’est pas acceptée et sera difficilement acceptée.

En même temps, les seniors deviennent des priorités d’action pour les entreprises. L’on parle même de « silver economy ». Au Japon, les gens entre 60 et 70 ans sont en pleine santé, ils sont libérés de leur travail et disposent d’un fort pouvoir d’achat. Ils deviennent donc de forts consommateurs dont le nombre augmente. Cette « silver economy » devient le cœur de la croissance économique.

Ainsi, le Japon est un prototype de ce qui nous attend de beaucoup de pays dans le monde, en particulier en Europe, mais aussi en Corée, en Chine et aux Etats-Unis. Le « baby boom » est passé et ces pays vont entrer dans une phase d’économie mûre, dont le Japon peut servir de laboratoire. De nombreuses entreprises ne s’y sont pas trompées et viennent développer des expériences dans ce domaine.

HU : Nous avons déjà entendu parler de rétrécissement de la population et il nous semble difficile de ne pas voir le Japon entrer, malgré l’augmentation du poids des seniors dans l’économie, dans une phase de décroissance inexorable… Le Japon reste-t-il un marché attractif où il est intéressant de s’implanter ? Ou n’est-il pas en train de se refermer sur lui-même et de se préparer à faire le « Wa », mais entre vieux ?

B : Il est certain que la population active se contracte. Le Japon mise beaucoup sur la robotisation, dont il est le champion et on voit déjà de nombreux robots qui ont remplacé les hommes dans les banques, les transports ou les hôtels.

Une très belle étude de McKinsey a aussi mis en avant le fait qu’il y avait des réserves de productivité importantes dans l’économie des services au Japon, et que l’économie pourrait bénéficier d’une meilleure utilisation de la population active. Il faut donc que le Japon aille rechercher ces réserves pour relancer son économie. C’est d’ailleurs l’objet des « Abenomics », mais vont-ils y arriver ? Ce n’est pas si évident.

L’Italie n’est pas très loin de cette situation, la Corée et la Chine, qui a acceléré ce processus avec sa politique de l’enfant unique, non plus. De manière générale, je crois que l’économie des pays développés est touchée par ces sujets.

Il est donc très intéressant de venir au Japon pour se préparer à ces effets, et pas uniquement pour les fabricants de prothèse ! La « silver economy » regroupe aussi les services et les offres de produits à fournir à ces populations dotées d’un fort pouvoir d’achat. C’est très attractif et c’est une manière de préparer l’avenir. C’est vrai pour les grandes entreprises, mais aussi pour les entrepreneurs. Je vois de plus en plus de jeunes venir s’installer ici car ils y trouvent un laboratoire qui n’existe pas encore ailleurs.

Enfin, le taux de natalité est en train de repartir ! Il est à 1,4 aujourd’hui et l’objectif de 1,8 a été fixé par le gouvernement. Les japonais ont une exceptionnelle capacité de rebond. Rappelez-vous 2011. En moins de 5 ans, ils sont totalement sortis de Fukushima. Après la Seconde Guerre Mondiale et après les tremblements de terre, le Japon a toujours su rebondir. C’est un pays qui a une extraordinaire capacité de résilience. On a beaucoup à apprendre d’eux.

HU : Parlons d’HEC maintenant. Pourquoi est-ce que tu as voulu faire un MBA à HEC (à l’époque ISA) ?

B : J’en avais entendu parler pendant mes études d’ingénieur. J’avais en plus choisi une spécialité un peu « hard », la physique des matériaux. Je ne voulais devenir ni un chercheur ni un enseignant et j’ai senti le besoin de renforcer ma compréhension du monde de l’entreprise. Je voulais comprendre ce qu’étaient la finance, le marketing, la comptabilité… J’ai donc postulé à l’ISA et j’ai été pris !

HU : Qu’est ce que tu retiens de cette expérience ?

B : Le goût de l’aventure tout d’abord. Une fois entré à l’ISA (MBA d’HEC), on nous a très vite proposé de faire des échanges, et je suis parti à Getulio Vargas au Brésil. Je voulais découvrir un autre monde et j’y ai passé 9 mois, avant de faire un tour complet du Brésil pendant un mois.

Je m’y suis aussi fait des amis, j’ai beaucoup échangé avec des professeurs. Je me rappelle de notre mentor, Monsieur Scaringella, qui s’occupait de nous, nous challengeait et nous guidait dans notre parcours professionnel.

Je me souviens aussi de la vie sur le campus, vie très collective, très différente de celle d’une école d’ingénieurs et finalement très complémentaire.

“Nous sommes dans un monde matériel dans lequel les relations humaines ne se résument pas à des mails ou à des « likes ».”

HU : Comment cette formation t’a-t-elle servie ?

B : Elle m’a apporté énormément de connaissances, de relations et de façons de voir le monde de la vie économique et des entreprises.

HU : Si tu ne devais garder qu’un seul souvenir de ton passage à l’ISA, quel serait-il ?

B : L’exigence des enseignants, dans des matières qui, pour moi qui venais d’une école d’ingénieurs et de sciences dures, n’étaient pas que du blabla ! (rires)

On apprend des matières qui sont très pointues et les professeurs nous poussaient dans nos retranchements lorsque nous leur rendions nos études de cas. Je garde en mémoire ces amphis, où les professeurs animaient des échanges d’une richesse incroyable, surtout que la moitié des étudiants avaient déjà une expérience professionnelle ! Je posais des questions parfois candides, mais cela ne faisait qu’enrichir les débats.

Et puis l’expérience au Brésil ! Ce fut un saut dans un nouveau monde ! On faisait des stages dans la journée et on avait des cours du soir pour managers, sorte d’Executive Education, de 20h à minuit, tous les soirs. C’était là aussi très riche et cela m’a donné le goût de voyager.

HU : Quel conseil donnerais-tu à un jeune HEC de 20 ans ?

B : Voyager. Partir et revenir. Je pense que la France a beaucoup d’atouts et bien que nous soyons depuis de nombreuses années dans une phase de crise, qui ressemble à ce que le Japon connaît, il n’y a pas de fatalité. La France va rebondir, elle est peut être en train de rebondir.

Il faut partir pour aller voir d’autres choses, car le monde est global et les pays interagissent ailleurs. Il faut donc avoir cette ouverture pour réussir dans ce monde. Mais il faut revenir en France pour renouer avec ses racines, et avoir vu ce qui se passe ailleurs tout en retrouvant ses racines donne un cocktail pour soi et sa carrière qui est excellent.

J’ai eu la chance de le faire dans ma carrière chez Michelin, et chaque retour au Japon était différent, car j’arrivais avec un nouvel œil. Ce qui est vrai pour un autre pays l’est encore plus pour le sien.

La deuxième chose que je voudrais dire, c’est de ne pas tomber dans la facilité du monde actuel car le digital ne résoudra pas tout. Il est partout et va nous envahir, mais nous sommes dans un monde matériel dans lequel les relations humaines ne se résument pas à des mails ou à des « likes ». Rien en remplacera jamais la réunion en tête à tête. L’avant et l’après réunion sont parfois plus importants que la réunion, ce dont le conf-call ne peut rendre compte. Il faut développer sa capacité à échanger entre individus et à vivre dans un monde matériel. Sachons vivre les moments entre personnes ainsi que les vrais plaisirs de la vie : conduire une voiture, manger un bon sushi ou un bon cassoulet, passer une soirée entre amis, faire une promenade à la campagne avec sa femme et voir la nature, c’est très important ! (rires)

HU : Tu prêches à deux convertis ! la devis d’HEC c’est « Apprendre à oser ». Quelle serait ta devise ?

B : J’aime bien cette devise. J’ai essayé de la faire mienne. Mais si je devais en trouver une plus personnelle, je dirais qu’il faut douter aussi. Le bon ingénieur est celui doute et il faut oser, bien sûr, mais il ne faut pas être trop sûr de soi.

J’ai une devise, japonaise, qui est la suivante : « Même le singe tombe de l’arbre ». Le singe, qui est habile, qui peut tout oser dans les arbres, peut aussi en tomber et se faire mal.

Il ne faut donc pas être trop prudent, mais il faut faire attention et la réussite, dans le monde professionnel, passe aussi par la capacité à se protéger d’un certain nombre de risques. Ne me méprenez pas : il est impossible d’éliminer tous les risques, s’il n’y a pas de risque il n’y a pas de gain, mais il faut savoir les évaluer, les mitiger, puis oser. Tout manager et tout entrepreneur fait cela.

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Thilo Weigert (H.17) – A Mirror from Over the Rhine

Thilo is the last interview we made for HEC United's first edition, and he will actually graduate from his masters the same years as we will. Entrepreneur-spirited, ambitious and attached to the link between France and Germany: he has given us a great mirror image of our generation from over the Rhine.
About: Entrepreneurship - Bavaria - Living in building D inferno

Jean Luc Allavena (H.86) – Dream Big

Jean-Luc has a strong sense of community and wants future generations to benefit from his work. For now he has created the HEC Foundation scholarships, worked as chief of staff for the Prince of Monaco and is contributing to dozens of private and public initiatives. Will you remember him ?
About: Monarchy - HEC Family - Federer

Nora Ilona Grasselli (PhD.08) – The Non-academic Academic

Enter the world of PhDs
About: Groups Dynamics - Consulting - Einstein

Nathalie Gaveau (H.99) – Keep Rocking

This digitalization course is free
About: Fashion - E-commerce - Brexit

Jean-Paul Castaigne (E.87) – Saving Lives and Life Savings

Jean-Paul is currently developing the first drug candidate that could efficiently prevent premature labour, which could imply saving thousands of lives every day.
About: Biotechnology - Premature birth - Drug development

Béatrice Vaugrante (M.86) – Rebel With A Cause

Some HEC work to optimize profit margins, others fight for Human Rights
About: Indigenous People - Saint Laurent - Ethics